03/03/2009

Alain geronneZ

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Il y avait, rue de Savoie, un coiffeur, Jean je crois. Coiffeur-terreur: il voulait toujours couper plus court que désiré. Pour couper court à la discussion, on annonçait d’emblée: «pas trop court s’il vous plaît», mais il disait que ce n’était pas la peine de venir pour couper si peu. Et il tentait de couper trop, de ne pas laisser la moindre de nos jolies boucles aimées de maman.
C’était l’époque des cheveux en brosse, la vie se voyait en blouson noir plutôt qu’en rose. Mais pourquoi un vieux coiffeur de quartier voulait-il couper si court? Pour être à la mode?
Récit fondateur: ce fut le début de relations difficiles. Quinze ans plus tard, il ne serait plus question de toucher à mes cheveux, même quand papa montait sur ses grands chevaux.
J’ai toujours su que je voulais être artiste mais, que voulez-vous, je ne savais pas grand chose de l’art. Il me fallait encore découvrir le joyeux cubiste traçant au peigne un sillon dans l’huile brune ou, plus grave, le «que je peigne» de Duchamp.
Je découvrais ensemble le champ de l’art et de la coiffure, muni d’un appareil photo désormais (chez moi, l’appareil photo fait partie du tas de vêtements à côté du lit, je le passe naturellement autour du cou comme d’autres nouent une cravate ou nœud pap’). La surprise était grande de tomber sur des vitrines de coiffeurs annonçant «art et coiffure», car je n’avais jamais pensé les deux termes ensemble. Aujourd’hui, je dois constater que ce genre de photos se trouve dans mes collections. Je préférais voir les salons de coiffure dans la rue, être de l’autre côté de la caméra: je n’étais pas le genre salonnard.
Le jour où ma petite amie a suggéré avec insistance que je devrais passer par un coiffeur, je suis tombé avec soulagement sur «Le Salon d’Art» de Jean Marchetti, après avoir connu quelques moments difficiles. Je me souviens d’un coiffeur au tempérament de feu qui maniait le rasoir à grands gestes sur fond de Zappa – je suis surpris d’avoir encore toute ma tête... tiens, mon dentiste fraise sur du Schönberg: ce n’est pas que je n’aime pas le dodécaphonisme non plus, mais il y a des moments où l’on préfère le calme à la tempête. Ouf, je pourrai entrer au Salon d’Art sous prétexte d’aller voir les œuvres, et incidemment être coiffé, en douce... laisser faire l’homme de l’art à sa guise: je me suis assagi.
Vous savez l’essentiel à présent: je tente de nouer les non-sens, de retrouver d’anciennes photos, d’en faire de nouvelles qui seront anciennes sitôt prises, et de les joindre à mes souvenirs d’œuvres marquantes: j’utilise la citation comme une partie nécessaire de mon travail de «reporter des chiens écrasés de l’art», espérant mettre les super-rieurs de mon côté.   

Alain géronneZ 06.2008

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