13/05/2011

Vladimir Velickovic

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Vladimir Velickovic

 

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La blessure est ouverte et par elle, par sa bouche béante, s’écoulent infiniment les eaux des fleuves souterrains qui remontent depuis l’Erèbe et peignent l’obscurité du monde, terre dévastée, arbres calcinés que le printemps n’atteindra plus, bêtes errantes qui ont peur et fuient à toutes jambes, à tire d’aile, et se retournent aussi, l’œil féroce, pour guetter ce qui vivrait encore, et se tiennent crocs en avant, bec acéré, bêtes prêtes à déchirer toute chair abandonnée sur le sol, dans les cendres poreuses qui bouchent l’horizon où brasillent quelques feux épars ; et parfois les bêtes surgissent au milieu du vide, arpentant la désolation, courant à travers la blancheur qu’elles griffent de leur noir d’encre, y laissant des taches, des traces rouges, avant d’être soudain mises au pilori elles aussi, avec les hommes désarmés, les hommes écorchés, bouleversés, qui luttent contre l’espace où ils sont enfermés et tentent de marcher encore et d’ouvrir les limites de la feuille, là, en plein milieu, plein silence, au centre du cri nu que crache la bouche de la blessure d’où ils sont apparus ; et la plaie inépuisable déverse encore à longs traits les tortures, tourments et supplices, et le cortège mortifère des instruments pointus qui dépècent, écartèlent, éviscèrent et lacèrent les chairs dolentes, corps humiliés dans la macération, têtes coupées roulant au loin, et membres désossés, ailes déchirées, tripes et boyaux dévidés en fleuves de sang, cœurs ouverts, dents arrachées, morceaux brisés de ce qui fut chaleur vibrante et se répand depuis le fond du gouffre, se répand sur la terre, parmi les pierres et les objets coupants qui fouillent encore, phalles arrogants et vulves blessées, fouillent dans la bouche ouverte, la bouche intarissable, pour mieux faire entendre les chants de peur, les chants de la mort infligée par cruauté, par ignorance ou par nécessité, et toujours et encore et sans fin recommencée, dans l’attente qu’un jour l’homme cesse de faire la guerre à l’homme et panse enfin sa blessure suintante.
Odile Massé, avril 2011