19/10/2013

Kikie Crêvecœur

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Fermez les yeux : vous êtes dans la verrière d’un jardin d’hiver sur laquelle serait tombée une moisson de feuilles. En même temps, vous êtes troublé : certaines de ces feuilles semblent avoir traversé la verrière... C’est là ce qui donne aux Cimes de Kikie Crêvecœur la vibration caractéristique et fascinante du trompe-l’œil, son tremblé, cet effet de profondeur contrariée propre aux canopées, ultimes réalisations de l’arbre où tout est mouvement à la recherche de sa pointe. Les petits carreaux de cette verrière intérieure sont en fait des gommes gravées ajustées entre elles de façon à composer la mosaïque que vous avez sous les yeux.
Kikie Crêvecœur s’appuie sur la récurrence, ce qui lui donne la forte définition propre à tous les bâtisseurs, mais, alors même qu’elles sont toutes demi-sœurs, voire jumelles, ces petites empreintes noires et blanches  parviennent  à déjouer la répétition.
Le geste n’est jamais linéaire, et cela se sent : visiblement le chemin s’invente et se perd. Elle construit comme un puzzle dont elle ne connaîtrait pas la représentation finale, et d’autant plus complexe qu’ici, les pièces, toutes identiques, ne permettent pas de deviner leur place sur l’échiquier en fonction de leur forme : aucune de ces petites unités fractales ne pouvait laisser prévoir ce qu’ensemble, elles allaient devenir, c’est-à-dire tout autre chose. Kikie réalise une composition, au sens propre du terme.
Au sens musical aussi. Il y a en effet des scansions, des tempi plus sombres, des noirs intenses qui ont la sensualité du velours ou au contraire la constriction de la matité – mais aussi des blancs, comme des arias plus légères, comme envolées. L’alignement des gommes évoque irrésistiblement une gigantesque portée sur laquelle l’artiste aurait choisi de noter sa partition.
Il en va de même pour vous, n’est-ce pas, qui regardez, qui construisez votre dédale personnel – apparaissant, disparaissant –, il vous est difficile à présent de revenir sur vos pas, de reconnaître vos empreintes, tant la gomme qu’à gauche vous pensiez noire, présente désormais des reflets mordorés, tant celle de droite vient de prendre le vert huileux du khôl, tant celle que vous pensiez blanche, il y a un instant, présente comme l’ombre inversée de sa sœur contiguë... Non seulement votre pupille acquiert une acuité nouvelle mais vous apprenez à la façon des taoïstes, la circulation : la gomme regardée contient déjà une partie de celle à regarder, son devenir. Comment mieux figurer les cimes et leurs souffles ?
Kikie Crêvecœur a choisi de conjuguer, de multiplier, de partager. Telle est l’artiste, telle est la personne.

Christine Caillon, septembre 2013