11/03/2017

jan voss

voss-aff-mar-17-200mm-HR.jpg

Peut-être y a-t-il une sorte d’anticipation, un sentiment de déjà-vu projeté en avant quand un peintre affronte sa toile vierge ? Un instinct pareil à celui de l’aveugle qui a une idée de ce qui se trouve devant lui et autour de lui, sans encore en connaître les détails. Voir un peu, déjà, quand il n’y a encore rien à voir. Avoir une vision de la chose à venir. Avoir accès à elle. Cette chose à venir, je la vois immanquablement comme une addition de formes – dessinées, peintes, découpées, etc. – que j’ordonnerai plus tard, pour obtenir une surface dense et d’une répartition plus ou moins égale. Petit à petit, le champ pictural se peuplera donc de différentes figures ou de différentes formes qui entreront en relation les unes avec les autres simplement à cause de leur voisinage, ou par une fortune commune, ou encore en réponse de l’une à l’autre. Cette façon de me saisir de l’espace s’est même intensifiée quand j’ai compris l’intérêt que pouvait avoir le collage, moins comme principe que comme facilité de provoquer de l’inattendu. Construire à partir d’un réservoir de « données » fait penser à la technique cinématographique avec son tournage (shooting, disent les Anglo-Saxons, comme s’il fallait tuer une réalité, à la manière des chasseurs de papillons, pour pouvoir collecter son image). Ça me plaît d’ailleurs assez de me trouver, sur ce point, proche du cinéma. Dans les années soixante, on pouvait entrer à n’importe quelle heure dans une salle de cinéma et voir le début du film, le milieu ou la fin. En peinture, c’est toujours possible. On ne va quand même pas vous imposer l’heure à laquelle vous êtes autorisé à regarder un tableau et par quel bout vous devez le prendre. (Sauf qu’on commence, pour raison d’affluence, à vous imposer des horaires pour les grandes expositions des vedettes de l’art.)

Jan Voss, extrait de À la couleur Mercure de France, 2006

Les commentaires sont fermés.