09/01/2010

thierry mortiaux

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Thierry Mortiaux est un lettré. Il parle notamment le russe (il a vécu mille jours en Sibérie) et le mandarin (il s’exerce deux mois l’an en Chine). Il a abandonné la bande dessinée pour la gravure – la succession temporelle des images pour l’espace imposé au papier par la plaque.
Mortiaux dessine beaucoup: à la plume, au pinceau. Ses gravures combinent des éléments de ses dessins (dont il est insatisfait). Il incarne ces fragments dans la matière concrète de la matrice: vernis sur zinc, aquatintes, morsure d’acide et quelques épreuves. Se succèdent au pas de charge les contrastes et les paradoxes – les espaces perceptifs et les tensions sémantiques – d’une dramaturgie vouée à la chair dans un sourire qui montre les dents.
Mortiaux expérimente un large éventail de moyens plus picturaux que graphiques. Il ne s’interroge en rien sur l’art – mais il entreprend la maîtrise des écarts qui font interagir les éléments constitutifs de l’image (mouvements, intensités et grains) jusqu’à susciter l’espace-temps dont l’activité caractérise l’œuvre avérée.
Une mémoire photographique authentifie le détail de ces scènes imaginaires. Et parmi les étrangetés arrachées au métal, nourries de barbaries russes, chinoises ou autres, apparait la trace discrète d’attachements personnels.

Georges Meurant

24/10/2009

kikie crêvecœur

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Il y aurait au départ la forme d’un tumulte quand pourtant tout serait à la recherche d’un centre. Il y aurait le souci de créer un rythme, une manière bienveillante d’organiser les choses au moment même de ressentir le chaos. Une façon de jeter les couleurs à la surface du papier qui sait que la lumière avoue plus de richesses que les mots qui cherchent à la saisir.
L’extase est, comme la banalité, circulaire. Elle n’offre l’empreinte que de ce qui se peut atteindre et se garde en réserve un espace vital, tantôt blanc, quelquefois zébré de foudre, toujours accordé. Ce qui respire n’appartient pas qu’au mortel, il ressortit aussi à l’immanent, à l’harmonie.
À l’œil, chacun choisira ce qui apparaît ou disparaît, ce qui encombre ou se laisse entrevoir, les ajustements ou les décompositions. Comme le nuage se métamorphose au gré du vent, l’œuvre glisse sur le ciel de son papier dans le grouillement de ses réseaux, dans le mouvement de ses passages, dans la rumeur encore inconnue de ses rencontres.
L’abeille sait donner aux formes le rythme qui précède le miel. Kikie Crêvecœur demeure inquiète, mais aux aguets, vigilante: elle sonde nos secrets, sent les vibrations que la vie anime et lui restitue, avec une égale élégance, sa grisaille ou ses couleurs éclatantes. Quelque chose chante, que rien n’arrête, comme une ride à la surface de l’eau.

Jack Keguenne, septembre 2009

05/08/2009

jonathan steelandt

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Les autoportraits de Jonathan Steelandt participent de cette inquiétante étrangeté liée aux images du double et de l’ombre. Ils donnent à partager la solitude du photographe et la création d’un espace mental intermédiaire entre l’image de soi et les images de la ville nocturne.
L’autoportrait est très souvent un exercice d’introspection. Chez Léon Spilliaert, il suscite l’hallucination du peintre scrutant ses traits dans le miroir. Ici la figure du photographe se dissout et s’efface pour devenir une ombre pénétrée par les lumières du dehors. La projection de cette ombre est à la fois signe de retrait et de puissance sur le monde.
Le dispositif mis en œuvre par le photographe remplace le miroir et l’image du double qui en surgit par celles des fenêtres éclairées, où couve parfois un incendie, par celles de lampes opalescentes.
Un homme est assis sur une barrière, replié sur lui-même. À l’arrière plan, on distingue une autre figure. La photographie mélange les lumières du jour et de la nuit, un feuillage, une porte bleue, une voiture dont on distingue très précisément la plaque d’immatriculation.
L’observation de la rue, des façades est celle d’un guetteur dans l’attente de quelle scène?
Temps suspendu, vacuité, territoire d’une ombre qui s’étend ou se rétracte, se solidifie ou se dissipe. Instants d’inquiétude où se mélangent la lumière chaude des chambres et les bleus de la nuit.
De cette introspection naît un sentiment de gravité sinon de mélancolie.
Le photographe nous interpelle par l’introjection du monde et la distance abolie où le réel se déréalise en même temps que son ombre en imprègne les images, en prend possession.

Serge Meurant, 13 juin 2009

16/05/2009

albert pepermans

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Selon Freud, la répétition se situe du côté de l’instinct de mort. Mais elle peut relever aussi de l’écholalie, qui peut tenir du perfectionnement spirituel. Annuler le temps, l’impatience, la vaine agitation, tel est encore son rôle. Et procurer du plaisir. Il semble que les images produites par Albert Pepermans relèvent à la fois ou tour à tour de toutes ces options. Il produit toujours de la répétition, décalée le plus souvent, mais n’intègre jamais le système de la sérialité. Et pour cause: son œuvre n’a rien de mécanique, elle garde la trace de la main, de l’humain, de la matière travaillée. Tout est donc mouvement, ici: de l’ombre à la lumière, de la caricature à l’abstraction, de la pesanteur à la légèreté, de l’anecdote à la méditation. Certes, l’esprit de la chose dérive du pop américain mais à la manière flamande: on pense à un Érasme devant le juke-box Würlitzer, à un Permeke visitant le jeune Warhol. Qu’ils évoquent l’Arizona ou l’Allemagne de l’Est, les paysages sont en fait des tranches d’espace mental. Quant aux portraits, ce sont autant de drames secrets. L’histoire personnelle de l’artiste n’est pas loin derrière. Elle est métaphorisée par une peinture qui est appréhendée comme une catégorie de l’existence, un mode de participation à la vie du monde. Bien sûr, la référence aux comics (de l’usage paradoxal du phylactère aux variations sur le couple heureux Mickey et Minnie) n’est pas un effet de mode. Il s’agit d’une réflexion sur la tradition du mot dans la peinture qui s’approfondit d’ailleurs avec l’emploi d’une orthographie phonétique («Akwarel») à la Raymond Queneau (on n’oubliera pas de sitôt l’hapax inaugural de Zazie dans le métro, «Doukipudonktan», ni la fameuse pentasyllabe monophasée «Skeutadittaleur»). Le poète a privilégié l’oralité parce qu’elle se manifeste au plus près du corps, de la matière. Et justement, la matière, Albert Pepermans n’a cessé de la rechercher, de l’accompagner: lisse, rugueuse, griffée – dans tous ses états possibles.

Daniel Fano

22/04/2009

camille de taeye - presse (L’Echo)

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Colette Bertot, l’Écho du samedi 11 au lundi 13 avril 2009

03/03/2009

camille de taeye

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Ce n’est pas un autre monde que le nôtre. C’est son monde que Camille De Taeye peint à l’acrylique et allie au crayon dont il taille l’écorce de bois, fond et cuit l’épine anthracite. C’est du crassier des mines que saillent les montagnes où s’accote le fond de ses toiles, les squelettes, les ondes déferlantes, la moire de la plage, la veste de cuir sombre, tout ce qui n’est pas coloré dans ses tableaux. Et que ponctue l’éclat du blanc à l’instar du cygne immaculé, du lys et des nénuphars sous le ciel bleu dont ne subsiste qu’un petit coin pommelé de nuages laiteux. Alliance du jour et de la nuit, du présent et du passé, des cauchemars et de l’éveil, des songes diurnes et des ombres portées. Les couleurs ont leurs fantômes, leurs âmes errantes. Récurrence inaltérable du vert. Asperges, poireaux, choux-fleurs. Sur le gazon du billard roule la boule en ivoire, aussi ronde que la pomme verte, croquante et juteuse, qui symbolise à la fois le péché et la vie comme l’œuf représente l’innocence (perdue). La peinture pour Camille De Taeye est une création de la conscience, liée à l’invention de la mémoire et non à l’endormissement des sens. Corps marmoréen de Vénus décapitée. Rasoir, scie, ciseau à bords crantés servant à cisailler des bords nets comme les lisières d’une blessure. Camille De Taeye ne décrit pas ses rêves, il les visualise picturalement et concrétise par l’éveil la vision qu’il en a. Sortie de la poche du diable, une immense faux noire et lisse, aussi aveugle qu’une tornade, transperce les nuées. Une hache frappe un dos. Une silhouette minuscule s’éboule dans une crevasse. Le théâtre du monde est décidément sans rappels. Camille De Taeye, le flamboyant foudroyé, met sa vie dans sa peinture. Épopée cruelle, odyssée des objets, poésie de l’irréel, voyage dans l’inexorable. À mesure que les désastres se succèdent, l’œuvre magnifique s’accomplit. Irréversible. Camille De Taeye éternise ses vertiges intimes. Il allège l’effroi des choses, fait éclore en surface le remuement des profondeurs qu’éclairent des ombres internes. Camille De Taeye exhale le chaos et vante son harmonie. Camille De Taeye conçoit un monde qui existe dans une dimension et nous transporte dans une autre. Au-delà du rêve, de la logique, de la pesanteur, de la gravité, de la douleur et du sourire.

Patrick Roegiers, Saint-Maur, 12 janvier 2009

denis pouppeville - presse

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La Libre Belgique, 23 janvier 2009