21/10/2012

pierre alechinsky

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L’âge aidant, et alors qu’il semblait avoir tout peint – volcans éructant ou festives coiffes de plumes des Gilles de Binche, Alice qui grandit, le monstre de Central Park et tant de serpents Cobra, le brouillard d’eau des Chutes du Niagara et les rêves de l’encre, le point d’interrogation du Pourquoi pas? et Le Passé inaperçu... – le peintre s’aperçut qu’il n’avait toujours parlé que de lui-même. Il était devenu alors sans le vouloir le sujet de ses tableaux. Le Combat avec l’âge, l’un des plus récents tableaux d’Alechinsky, dit certes ce qu’il lui reste à peindre, mais nul besoin d’être lecteur de Pérec pour remarquer l’étrange disparition qui fait de cette histoire embrouillée dont Delacroix fit un chefd’oeuvre, un corps à corps avec la peinture. C’est que faute de temps – ou du moins faisant comme – le peintre prend désormais tous les risques : ainsi le coloriste hors-pair choisit-il pour un ensemble de toiles monumentales de faire le deuil de la couleur en s’en tenant au noir et blanc, toutefois, ici, agrémentés d’une pelletée de Terres d’ombres. Nul ressassement sinistre pourtant dans cette éclosion, ces envols, ces bourgeonnements nés d’une main qui parcourt librement la toile et d’un savant travail de transparences. S’il possède la liberté de geste des grands inventeurs de l’automatisme, Alechinsky sait en effet que, loin de la spontanéité prônée par Cobra, la peinture est aussi histoire de reprises – parfois d’additions, le plus souvent d’effacements – en tous cas de relectures successives. Et dans ce domaine, le peintre est toujours à la joie. Ce n’est pas pour rien qu’il a depuis les années 1970 recherché actes notariés, vieilles lettres à en-tête commerciales dessinées, courriers anonymes à la belle écriture pour les déchiffrer et ajouter à même leurs graphies un commentaire dessiné. Aujourd’hui encore, il peut, prestidigitateur d’un autre genre, non pas tirer un lapin d’un chapeau, mais trouver un chapeau dans la pompeuse façade gravée sur la facture d’un magasin de Bergerac ou couvrir d’un lecteur « à l’étude » un vieil acte notarié. Mais c’est en se relisant lui-même, en intervenant, au lieu de les détruire, sur les larges feuilles du semainier mural qu’il appose chaque semaine, après en avoir tracé les colonnes, au mur de son atelier que le peintre donne tout son sens à l’urgence de ce Combat avec l’âge. En occultant, mais aussi en rendant définitives par le dessin qu’il superpose, ces traces du quotidien où les rendez-vous de dentistes cohabitent avec les visites de marchands, d’amis, de critiques..., où les noms fameux jouxtent les noms familiers, où la vie semble toute entière inscrite, Pierre Alechinsky révèle le vrai sens de ces Emplois du temps : pour lui la peinture est désormais, jusque dans le quotidien, seule manière d’employer son temps.

Daniel Abadie

Alechinsky au micro d'Emond Morrel

15/07/2012

ivan alechine

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Ce monde, il suffit de le voir, de le célébrer et de l’aimer. Aimer voir, aimer musarder le long des murs visuels fermés à toute parole définitive. C’est ce qui me saute aux yeux et à l’esprit, de loin en loin, et c’est au Mexique que cela se passe, sur le voilé de ce grand pays teinté de faits et de gestes qu’on prendra pour des images, le Mexique sur lequel j’ai jeté mon dévolu. Dans ce qui se présente ici comme des photographies, ce sont avant tout les mouvements qui m’animent et qui animent ce que j’ai choisi de saisir, de cadrer, de reproduire d’un monde mobile et vaste, à Muses vivantes.
Surprise de voir une démarche individuelle – la mienne – et une démarche collective – celle des indiens – se rencontrer pour exprimer, capter ce qui circule entre les choses, au mépris pince-sans-rire des grands discours. Je ne l’ai pas voulu, je ne l’ai pas fait exprès, c’est venu peu à peu, lentement, par à-coups, tandis que je questionnais le territoire des indiens Huichols, dans l’état de Jalisco, sur les traces de Robert Mowry Zingg, anthropologue, photographe et cinéaste qui l’a sillonné en 1934.
Sur la piste du ciel, un représentant de la terre marche sur un fil et nous, public provisoire doué d’un certain sens de l’émerveillement, nous collons œil et oreille à la paroi mouvante du grand spectacle richement orné. Des êtres libres et des objets manufacturés ont, grâce à l’artiste qui les voit, une chance de s’exprimer, de prendre la parole, une autre parole ; ils agitent des drapeaux, ils font des culbutes, ils lancent des balles. Le photographe, qui n’est pas peintre, tente de les saisir au vol et interprète, lui aussi, la réalité.
Il y a des photographes de guerre, des photographes du crime, de la mode, de la nature, des photographes animaliers et d’autres. Face à ce qui se dérobe, j’appuie sur le déclencheur. Quand le soleil donne, quand le jour s’ouvre, la jungle des ombres nous accompagne. Ces ombres portatives ou rivées à l’objet coloré dont elles émanent, soulignant des formes mystérieuses, c’est nous, c’est moi, je les ai vues, je les vois, je nous les renvoie.

Ivan Alechine

11/05/2012

nicolas alquin

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Abeille et parole ont la même racine en hébreu : DaBeR. Quand Samson retrouve le crâne du lion qu’il a tué, un essaim s’y est installé. Il goutte à ce miel, et devient porteur de la parole. Quand Zacharie le muet accepte enfin son fils qui va naître, on lui tend une plaque de bois recouverte de cire d’abeille. Il y grave : « Son nom est Jean » et recouvre la parole. Quand Jean porte la parole au désert, il se nourrit de miel et ce qu’il dit bourdonne sauvagement. Quand nous écoutons les abeilles, nous ouvrons nos oreilles à la nature, qui est aussi la nôtre. Cette parole vient des fleurs des cornouillers, des rhododendrons, des sapins, des tilleuls et retourne se loger dans les troncs creux des châtaigniers, les souches des vieux acacias, car là se trouvent les ruches.
Il faut jusqu’à 100 kg de miel pour faire un petit kilo de cire, enseignent les apiculteurs, c’est la sueur des abeilles, disent-ils encore. La cire sourd de leurs pattes qu’elles raclent en entrant dans la ruche pour former des coupelles qu’elles entassent les unes au-dessus des autres contre le bois. La cire est récipiendaire par excellence, c’est l’accueillante, la mémoire du monde et l’arbre en est l’instrument. Travailler la cire, c’est murmurer le monde. Ce qui était tu, devient toi. Sonnent les collines, parlent les dunes, chantent les buissons et je ne dis pas l’odeur qui envahit l’atelier dans un soupir doré.
Le bois est creux : toutes ses fibres sont des tubes. Après séchage, cette matière ligneuse, ce fagot de vides, réclame la cire. Surmodeler le bois avec de la cire, comme l’ont fait les chamans Huichols chers à mon frangin Ivan, les sorciers Guérés, les rebouteux du Berry, c’est respecter ce va-et-vient de l’abeille à l’arbre, redire l’attraction du vivant à son origine, retrouver la longue parole des hommes et la mémoire des fleurs qui sont nos grandes sœurs. Tel est le labeur du sculpteur que je suis, accepter le printemps qui l’entoure, devenir bourdon en oraison sans raison.

Nicolas Alquin

10/03/2012

Titus-Carmel

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Quand bien même les choses – c’est-à-dire la réalité, notre vie, l’art ou la peinture – sont fragmentées, cela ne les empêche de se présenter d’un seul tenant. Comme si l’unité de notre œil induisait une unité à ce que nous regardons. Cependant, on sait bien qu’il s’agit d’un système fabriqué. Ce qui se rompt se continue autrement, et la ligne qui brise ouvre un nouvel espace en fermant un autre. Ainsi j’écris en pensant aux œuvres de Titus-Carmel et me traversent des pensées incongrues au regard de ce texte, cela n’empêche pas que je me sente rassemblé dans le temps, qui me fait comme un sol. Ce désordre apparent, que je garde pour moi, mais qui peut se montrer à travers ce que j’écris, dès lors que je l’ordonne par le travail de la langue, Titus-Carmel le montre dans sa peinture : c’est un ordre fait de désordre : couleurs, formes, formats diffèrent – mais en même temps qu’ils convergent : on voit bien tout ce qu’il y a de proche ou de commun à chaque toile, à chaque fragment de la surface qui la compose : cette proximité révèle la différence de chaque et la cohérence de l’ensemble. On n’est ni dans le procédé ni dans la déclinaison, mais dans la tentative renouvelée d’approcher au plus juste cette matière centrale et inconnue qui produit la force motrice du geste, en même temps qu’il ne peut l’atteindre ou l’épuiser, sans quoi il n’y aurait pas d’œuvre. En cela, la peinture de Titus-Carmel ne procède ni du jeu ni de la théorie, mais d’un espace qui croise sensibilité et réflexion, et offre autant de sens possibles qu’il y a de paysages intérieurs : palmes, feuillées, jungles imaginaires, chacun y verra son œil et s’y retrouvera. Car elle tente d’aller au fond de soi chercher ce qui peut s’y proposer, dans un geste aussi élaboré que spontané : l’équilibre qui en naîtra imposera sa force à la toile ou au dessin. Équilibre particulièrement savant chez Titus-Carmel puisqu’il s’agit de donner à chaque œuvre d’une série sa singularité et son autonomie, autant qu’à la série elle-même : je vois ce qui les distingue parce que je vois ce qui les rassemble. Ce qui est profondément humain.
Ludovic Degroote

01/03/2012

L'Écho - 11 février 2012

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La Libre Belgique - février 2012

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13/01/2012

valérie lenders

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Valérie Lenders fait partie de ceux pour qui la liberté du dire se construit par la désaliénation du geste, le lâché prise formel et la recherche d’une rythmique spatiale. Rebelle, sauvage, elle s’est ouverte, aussi naturellement qu’une respiration, à la couleur, aux matières, aux métissages avec en filigranes une exigence : trouver un phrasé éveillant, dans les méandres de l’humain, une écriture abstraite dense, vivante et cadencée.
Chez elle, tout est rythme, dynamique, célérité ponctués de silences graphiques, d’improvisations successives et obsédantes comme une tentative – voire une tentation –
d’apprivoiser le bouillonnant, l’insatiable, un appétit boulimique d’expression. La toile s’abîme à l’image d’un palimpseste stratifié. La superposition du tracé concentre les énergies et construit un espace par la réponse, en écho, d’une plénitude excavée, de déséquilibres stabilisés, de modulations feutrées, de densités aériennes. Du tempo enfanté par ce dialogue entre complémentaires jaillit, par jeux de transparences, une écriture personnelle. Valérie Lenders s’écrit sur la toile, chorégraphie la jubilation d’un corps créateur, libéré des conventions sociales. Le bras s’étire de gauche à droite, le pinceau de droite à gauche. L’automatisme de la main redonne vie au mouvement.
L’œuvre est un laboratoire de recherche, un espace ouvert de questionnements. Par la répétition d’un même, chaque fois différent, à travers la scansion des séries, Valérie Lenders déjoue le sens commun. Elle débride l’espace par une floraison de formats, prisme la couleur par la rencontre de complémentaires improbables et sensualise les matières en les mettant en résonance. De la toile au papier, du trait à la trace, elle sort du cadre en travaillant la suture. Dentelles, tricots, coutures, voilages... le fil fait son œuvre. Il relie, renforce la profondeur par l’émergence d’une troisième dimension tactile. L’artiste brode ses accélérations, en découd avec le silence, apprivoise les ralentis et donne vie à un espace ouvert porteur de cette part de rêve inscrite dans la matière. L’imaginaire est débridé et laisse entrer le regard. Suivre Valérie Lenders, donne à paraphraser Wagner et rappelle que l’œuvre commence là où s’arrête le pouvoir des mots.
Chloé Pirson