11/10/2011

yves zurstrassen

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Autodidacte et expérimentateur, Zurstrassen ne craint pas les grands arbres. Il sait aimer et connaît ses pères, frères et cousins. Ainsi peut-il être lui-même et s’inventer dans l’effort et le plaisir quotidien. « Mon travail se situe davantage dans la continuité de ma propre expérience ». L’engagement est intense, continu, retrouvé chaque jour au petit matin et mené jusqu’au soir dans l’espace protégé de l’atelier, l’espace de tous les dangers. Quelques titres succincts, « Fragments », « Variation », « Ouverture », « Décollage », « Rêverie », « Jazz » venaient autrefois qualifier l’œuvre achevée. Depuis une dizaine d’années, le titre, c’est la date, au fil des heures et des jours en une longue éphéméride. Plus de mille œuvres à ce jour, dans une battue poursuivie jusqu’à l’épuisement. Le messager devient le message et le peintre la peinture. Qui conduit l’autre dans cette course, quelle délibération ou quel enivrement ? Point de recherche de modèles ni de protecteurs ; point de cercle ou de cénacle. Zurstrassen travaille seul, n’ayant ni le goût de s’absenter en quête de quelque aloi ni celui de sociabilités inutiles et énervantes. Définitivement, « Trop parler, c’est galvauder. » Dès le début, la musique accompagne l’œuvre et la nourrit. Source abstraite qui n’appelle pas de récit et nous fait découvrir des émotions retenues, elle irrigue et hybride le pictural comme un pollen venu d’une plante voisine. En 1913, Apollinaire avait pressenti son rôle moderne : « On s’achemine vers un art entièrement nouveau qui sera à la peinture, telle qu’on l’avait envisagée jusqu’ici, ce que la musique est à la littérature . » Schoenberg qui sut à la fois être musicien et peintre écrivait à son ami Kandinsky « Il est clair que les gestes, les couleurs et les lumières ont été traités ici pareillement à des sons : qu’avec eux de la musique a été faite. » Chez Zurstrassen, de la peinture a été faite, riche d’offrandes musicales. On peut recenser dans le vocabulaire de la musique les termes trouvant une correspondance dans la peinture : timbre, tempo, tonalité, couleur, réverbération, phrasé, forme, mouvement.

François Barré — extrait du livre présenté

17/08/2011

beata szparagowska

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La maison de mon enfance, presque oubliée, éloignée de mille kilomètres, restera à jamais un mystère pour moi. La maison d’où l’on part et que l’on ne quitte jamais. Qui revient sous les paupières une seconde avant de s’endormir. Que l’on emmène partout où l’on va. Comme une lourde valise et comme un petit caillou porte-bonheur retrouvé au fond d’un tiroir un jour de pluie. Lui tourner le dos et se sentir soudainement abandonnée. La maison qui remplit le monde entier, petite comme un poing, comme un château de sable. Les chemins de retour tels des cercles sur la surface de l’eau, la langue depuis déjà longtemps sonne étrangère mais toujours la même douceur de l’herbe fraîchement coupée et la même coccinelle qui se balade tranquillement sur ma main.
La maison sur la colline, les guerres de l’enfance, le lac endormi à l’aube. Les sentiments ne portent pas encore de noms, le monde dure depuis à peine quelques minutes. Je ne vois que les nuages à l’horizon et les tiges mouillées de coquelicots dans mon poing trop serré.
Le soir, je reste allongée dans mon lit en écoutant le tic-tac de l’horloge. La tête tournée vers le mur, les yeux ouverts. Le papier peint de cette maison absente, j’en connais chaque courbe, chaque arabesque. Avant de m’endormir, j’arrache avec précision un bout de papier peint du mur. Morceau après morceau. Et je le mange. La maison, je la mange, morceau après morceau.
Comment photographier ce qui n’existe plus ? Comment montrer la mémoire ? Mes souvenirs sont incertains, douteux. Une mémoire qui est sûre de la couleur des murs mais pas du visage des personnes, qui se souvient d’un arbre mais plus du jardin.
Il n’y a pas d’enfance retrouvée. Il n’y a que des enfances fabriquées, quelques morceaux de souvenirs recollés, recousus bien ou mal, la couture toujours bien visible, maladroite.
Des boîtes remplies de photos muettes. Je ne sais qu’en faire. Comment les obliger à parler ? En quelle langue ? Comment les interroger ? Les découper, tordre, plier, déchirer, étirer, leur arracher des fragments, les mettre sous la loupe, les torturer pour qu‘elles parlent.
Elles restent muettes. Inaccessibles. Elles ne se trahissent pas.
Ces photos, parfois ratées, floues, mal cadrées restent parfaitement fermées, autosuffisantes, elles n’existent que pour elles-mêmes et sans aucune raison.
Il est impossible d’en extraire quoi que ce soit. Silence.
Il ne reste que des contours, quelques lignes, un geste. Une odeur.

beata szparagowska

09/06/2011

Vladimir Velickovic en rouge et noir

Article de Danièle GILLEMON dans Le Soir

13/05/2011

Vladimir Velickovic

 

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La blessure est ouverte et par elle, par sa bouche béante, s’écoulent infiniment les eaux des fleuves souterrains qui remontent depuis l’Erèbe et peignent l’obscurité du monde, terre dévastée, arbres calcinés que le printemps n’atteindra plus, bêtes errantes qui ont peur et fuient à toutes jambes, à tire d’aile, et se retournent aussi, l’œil féroce, pour guetter ce qui vivrait encore, et se tiennent crocs en avant, bec acéré, bêtes prêtes à déchirer toute chair abandonnée sur le sol, dans les cendres poreuses qui bouchent l’horizon où brasillent quelques feux épars ; et parfois les bêtes surgissent au milieu du vide, arpentant la désolation, courant à travers la blancheur qu’elles griffent de leur noir d’encre, y laissant des taches, des traces rouges, avant d’être soudain mises au pilori elles aussi, avec les hommes désarmés, les hommes écorchés, bouleversés, qui luttent contre l’espace où ils sont enfermés et tentent de marcher encore et d’ouvrir les limites de la feuille, là, en plein milieu, plein silence, au centre du cri nu que crache la bouche de la blessure d’où ils sont apparus ; et la plaie inépuisable déverse encore à longs traits les tortures, tourments et supplices, et le cortège mortifère des instruments pointus qui dépècent, écartèlent, éviscèrent et lacèrent les chairs dolentes, corps humiliés dans la macération, têtes coupées roulant au loin, et membres désossés, ailes déchirées, tripes et boyaux dévidés en fleuves de sang, cœurs ouverts, dents arrachées, morceaux brisés de ce qui fut chaleur vibrante et se répand depuis le fond du gouffre, se répand sur la terre, parmi les pierres et les objets coupants qui fouillent encore, phalles arrogants et vulves blessées, fouillent dans la bouche ouverte, la bouche intarissable, pour mieux faire entendre les chants de peur, les chants de la mort infligée par cruauté, par ignorance ou par nécessité, et toujours et encore et sans fin recommencée, dans l’attente qu’un jour l’homme cesse de faire la guerre à l’homme et panse enfin sa blessure suintante.
Odile Massé, avril 2011

21/03/2011

olivier o. olivier

 

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En pleine lumière l’oiseau de nuit ouvre ses ailes, grandes ailes sous lesquelles il transporte les rêves — et je vois qu’ils sont tous là, hommes et bêtes, et nature en furie, toutes races confondues dansant sur la mort, je vois des hommes malhabiles chercher leur place dans ce monde mouvant, chercher à maintenir des activités humaines au milieu du désastre, et partout, où que je pose mon regard, balbutier, tâtonner dans les commencements du monde, inventer la cueillette et la chasse et même la pêche, jouer à des jeux d’enfants avec une gravité dangereuse comme si leur vie en dépendait, puisque la vie des rêves dépend de la gravité des jeux, et je les vois tenter d’imposer au monde leurs lois, celles qu’ils inventent à mesure que les rêves avancent, et s’acharner aussi à dompter leur corps, dompter les bêtes qui le leur rendent bien, et l’amour de la musique, les rituels tant codifiés, je les vois se débattre dans le désordre des rêves qui tissent le lent avènement de la conscience; et voici qu’encore et de nouveau les petits hommes inventent de nouvelles manières d’appréhender le monde, les voici courant à quatre pattes parmi les arbres, parmi les bêtes qui toujours échappent et se reproduisent et guettent le désir insatiable des hommes pour les piéger, les plagier et de leurre en leurre les mener en bateau, vers les pôles inexplorés d’où l’on ne revient jamais semblable, car rien ici n’est jamais semblable et pourtant toujours ressemble, je les vois s’efforcer d’ignorer les tremblements du monde afin de rester en vie, ou se donner à croire qu’ils sont en vie, que tout va bien, et tout ne va pas si mal car parfois les flots leur obéissent, ou les vents, ou même les animaux; et les petits hommes se croient tout-puissants maintenant, ils pensent qu’ils ont conquis le monde, ils applaudissent et se congratulent; mais il arrive aussi que les choses se révoltent et que le monde vacille, il arrive que la terre chavire et se retourne, — et on est là, ils sont tous là, désespérément maladroits, courant de rêve en rêve entre les plumes de l’oiseau de nuit, ne sachant que faire de leur humanité sinon en rire, car il faudrait alors pleurer sur l’inépuisable naïveté de cette humanité qui cherche toujours, et encore et encore, à domestiquer le monde sans comprendre que la réalité n’est plus, depuis longtemps déjà, la réalité.

Odile Massé­

 

09/01/2011

jean de la fontaine

 

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Dans la pratique du vaudou haïtien, les drapeaux — chacun représentant un esprit — sont promenés pendant les grandes occasions pour afficher leur présence et leur puissance, sinon ils restent cachés. Pourtant, depuis quelques décennies, beaucoup de drapeaux étincelants de paillettes brillantes de mille feux, telles les écailles de quelque poisson fantastique, ont été produits pour être vendus directement sur le marché de l’art.
Ceux-ci, comme les autres, représentent des esprits du panthéon vaudou, appelés lwa... même s’ils ne sont pas consacrés.
Et pourtant, nonobstant le but poursuivi par l’artiste, la qualité sacrée de l’œuvre — ou plus simplement sa puissance spirituelle — réside dans l’assimilation de cette œuvre à sa nature profonde, qu’elle soit primitive ou moderne, qu’elle émane du premier monde ou du tiers monde.
C’est ainsi que l’œuvre atteindra et exprimera sa qualité essentielle la plus profonde.
Du point de vue psychologique, les esprits du vaudou haïtien sortent de l’inconscient collectif, cette vaste région de rêve. Dans cette série d’images, Jean de la Fontaine prend, en les refaisant un peu selon son gré, les techniques traditionelles du drapeau vaudou pour donner chair ou plutôt, une scintillante visibilité à un cauchemar: une histoire d’entrailles qui s’échappent de l’homme, comme mues par une volonté indépendante, laissant un corps abandonné, étonné, choqué, éventré.
Négocier le retour de ce que l’on conçoit comme définitivement vital — ses propres tripes — devient un problème complexe, grotesque, fascinant.
Haïti, un pays que l’artiste connaît bien, a toujours faim. Là-bas, le mot zantray, comme on dit en créole, désigne souvent une image de la culture, de l’histoire et de l’esprit d’Haïti, dans ses racines les plus profondes.

Madison Smartt Bell, octobre 2010 (Traduction de l’anglais)

 

In certain public ceremonies of Haitian Vodou, flags representing the various spirits of the pantheon are paraded through the community, to display their presence and their power. Otherwise they remain hidden in the temples—except that, for the last several decades, a good many similarly-made flags (with their brilliant colors rendered in sequins, like the glittering scales of some fantastic fish) have been produced to be directly sold into the art market. These flags, like the others, usually represent the spirits, called lwa, of the Vodou pantheon, even though they do not have the sacred aura of having been used in the practice of the religion.
Still, the sacred quality, or more simply the spiritual power of a work of art, no matter its purpose as conceived by the artist, resides in its integration with its own spirit, whatever that may be, whether that spirit is “primitive” or modern, if it springs from the First World or the Third. Thus the work of art achieves and expresses its innermost essential quality.
Analyzed from the point of view of depth psychology, the spirits of Haitian Vodou spring from the collective unconscious: that vast territory of dream.
In this group of images, Jean de la Fontaine has taken traditional techniques of Vodou flags (while making them over here and there, for his own purposes) and used them to give flesh—or rather, a scintillating visibility—to a nightmare: a story of the entrails running away, as if possessed of their own free will, leaving the body and being behind, astonished, shocked, quite simply disemboweled: the emptied flesh and bone of a man.  Negotiating the return of what one considers one’s very own vitals becomes a complex, grotesque, and fascinating problem.
Haiti, a country this artist knows very well, is always hungry. Over there zantray, as it’s said in Kreyol, are often used as an image of the culture, the history, and the spirit of Haiti, down to its deepest, gnarliest roots.

Madison Smartt Bell October 2010

 

16/10/2010

hollan

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Dans l’arbre qui est devant moi, s’en cache un autre, invisible. Sentir ce que je ne vois pas. Peut-être regarder moins? Ne pas voir?
Dans l’invisible apparaît une sensation. Elle veut bouger. Elle vient jusqu’à moi, passe dans le bras, le fusain, et réapparaît sur le papier.
Dessiner, maintenir ce mouvement entre regarder et sentir. Le maintenir entre la forme de l’arbre qui est dense et calme et la sensation de l’arbre qui est rapide et légère.

Le trait aime respirer. Il marche ou glisse sur le papier. Il porte le regard, le promène, lui cède la place et le suit. Parfois, le regard s’envole, pour attraper la sensation qui s’en va. Suivre le trait.

Le dessin envahit le papier. L’image naît, grandit, prend forme. Les impressions visuelles de l’arbre le nourrissent. À un moment, l’image commence à bouger, à vivre vraiment.

Dans le dessin, deux forces se cherchent: le tangible et l’insaisissable.
Le tangible a besoin de toucher, saisir, se manifester. Atteindre les feuilles au bout des branches, pour me prouver que je vis...
L’insaisissable est toujours présent sous forme d’espace ou sous forme de rythme, mouvement continu.
 
Deux mondes pour le regard.
Par le trait, partir en promenade, suivant les courants perçus dans les arbres. Voyage long à l’intérieur de l’arbre. Promenade dans les énergies végétales.
Par le frottage du fusain, partir sur la surface du visible. Rester dans la globalité, survoler l’arbre. Promenade dans les courants de l’espace.

D’où vient cette extrême délicatesse qui guide le trait vers l’immatériel, vers l’invisible? Être sans être, sans croire au visible.

Il existe dans la nature ce que j’appellerais le mouvement pur: l’élan vers la lumière, vers le haut.

notes de travail - Alexandre Hollan