15/07/2012

ivan alechine

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Ce monde, il suffit de le voir, de le célébrer et de l’aimer. Aimer voir, aimer musarder le long des murs visuels fermés à toute parole définitive. C’est ce qui me saute aux yeux et à l’esprit, de loin en loin, et c’est au Mexique que cela se passe, sur le voilé de ce grand pays teinté de faits et de gestes qu’on prendra pour des images, le Mexique sur lequel j’ai jeté mon dévolu. Dans ce qui se présente ici comme des photographies, ce sont avant tout les mouvements qui m’animent et qui animent ce que j’ai choisi de saisir, de cadrer, de reproduire d’un monde mobile et vaste, à Muses vivantes.
Surprise de voir une démarche individuelle – la mienne – et une démarche collective – celle des indiens – se rencontrer pour exprimer, capter ce qui circule entre les choses, au mépris pince-sans-rire des grands discours. Je ne l’ai pas voulu, je ne l’ai pas fait exprès, c’est venu peu à peu, lentement, par à-coups, tandis que je questionnais le territoire des indiens Huichols, dans l’état de Jalisco, sur les traces de Robert Mowry Zingg, anthropologue, photographe et cinéaste qui l’a sillonné en 1934.
Sur la piste du ciel, un représentant de la terre marche sur un fil et nous, public provisoire doué d’un certain sens de l’émerveillement, nous collons œil et oreille à la paroi mouvante du grand spectacle richement orné. Des êtres libres et des objets manufacturés ont, grâce à l’artiste qui les voit, une chance de s’exprimer, de prendre la parole, une autre parole ; ils agitent des drapeaux, ils font des culbutes, ils lancent des balles. Le photographe, qui n’est pas peintre, tente de les saisir au vol et interprète, lui aussi, la réalité.
Il y a des photographes de guerre, des photographes du crime, de la mode, de la nature, des photographes animaliers et d’autres. Face à ce qui se dérobe, j’appuie sur le déclencheur. Quand le soleil donne, quand le jour s’ouvre, la jungle des ombres nous accompagne. Ces ombres portatives ou rivées à l’objet coloré dont elles émanent, soulignant des formes mystérieuses, c’est nous, c’est moi, je les ai vues, je les vois, je nous les renvoie.

Ivan Alechine

11/05/2012

nicolas alquin

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Abeille et parole ont la même racine en hébreu : DaBeR. Quand Samson retrouve le crâne du lion qu’il a tué, un essaim s’y est installé. Il goutte à ce miel, et devient porteur de la parole. Quand Zacharie le muet accepte enfin son fils qui va naître, on lui tend une plaque de bois recouverte de cire d’abeille. Il y grave : « Son nom est Jean » et recouvre la parole. Quand Jean porte la parole au désert, il se nourrit de miel et ce qu’il dit bourdonne sauvagement. Quand nous écoutons les abeilles, nous ouvrons nos oreilles à la nature, qui est aussi la nôtre. Cette parole vient des fleurs des cornouillers, des rhododendrons, des sapins, des tilleuls et retourne se loger dans les troncs creux des châtaigniers, les souches des vieux acacias, car là se trouvent les ruches.
Il faut jusqu’à 100 kg de miel pour faire un petit kilo de cire, enseignent les apiculteurs, c’est la sueur des abeilles, disent-ils encore. La cire sourd de leurs pattes qu’elles raclent en entrant dans la ruche pour former des coupelles qu’elles entassent les unes au-dessus des autres contre le bois. La cire est récipiendaire par excellence, c’est l’accueillante, la mémoire du monde et l’arbre en est l’instrument. Travailler la cire, c’est murmurer le monde. Ce qui était tu, devient toi. Sonnent les collines, parlent les dunes, chantent les buissons et je ne dis pas l’odeur qui envahit l’atelier dans un soupir doré.
Le bois est creux : toutes ses fibres sont des tubes. Après séchage, cette matière ligneuse, ce fagot de vides, réclame la cire. Surmodeler le bois avec de la cire, comme l’ont fait les chamans Huichols chers à mon frangin Ivan, les sorciers Guérés, les rebouteux du Berry, c’est respecter ce va-et-vient de l’abeille à l’arbre, redire l’attraction du vivant à son origine, retrouver la longue parole des hommes et la mémoire des fleurs qui sont nos grandes sœurs. Tel est le labeur du sculpteur que je suis, accepter le printemps qui l’entoure, devenir bourdon en oraison sans raison.

Nicolas Alquin

10/03/2012

Titus-Carmel

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Quand bien même les choses – c’est-à-dire la réalité, notre vie, l’art ou la peinture – sont fragmentées, cela ne les empêche de se présenter d’un seul tenant. Comme si l’unité de notre œil induisait une unité à ce que nous regardons. Cependant, on sait bien qu’il s’agit d’un système fabriqué. Ce qui se rompt se continue autrement, et la ligne qui brise ouvre un nouvel espace en fermant un autre. Ainsi j’écris en pensant aux œuvres de Titus-Carmel et me traversent des pensées incongrues au regard de ce texte, cela n’empêche pas que je me sente rassemblé dans le temps, qui me fait comme un sol. Ce désordre apparent, que je garde pour moi, mais qui peut se montrer à travers ce que j’écris, dès lors que je l’ordonne par le travail de la langue, Titus-Carmel le montre dans sa peinture : c’est un ordre fait de désordre : couleurs, formes, formats diffèrent – mais en même temps qu’ils convergent : on voit bien tout ce qu’il y a de proche ou de commun à chaque toile, à chaque fragment de la surface qui la compose : cette proximité révèle la différence de chaque et la cohérence de l’ensemble. On n’est ni dans le procédé ni dans la déclinaison, mais dans la tentative renouvelée d’approcher au plus juste cette matière centrale et inconnue qui produit la force motrice du geste, en même temps qu’il ne peut l’atteindre ou l’épuiser, sans quoi il n’y aurait pas d’œuvre. En cela, la peinture de Titus-Carmel ne procède ni du jeu ni de la théorie, mais d’un espace qui croise sensibilité et réflexion, et offre autant de sens possibles qu’il y a de paysages intérieurs : palmes, feuillées, jungles imaginaires, chacun y verra son œil et s’y retrouvera. Car elle tente d’aller au fond de soi chercher ce qui peut s’y proposer, dans un geste aussi élaboré que spontané : l’équilibre qui en naîtra imposera sa force à la toile ou au dessin. Équilibre particulièrement savant chez Titus-Carmel puisqu’il s’agit de donner à chaque œuvre d’une série sa singularité et son autonomie, autant qu’à la série elle-même : je vois ce qui les distingue parce que je vois ce qui les rassemble. Ce qui est profondément humain.
Ludovic Degroote

01/03/2012

L'Écho - 11 février 2012

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La Libre Belgique - février 2012

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13/01/2012

valérie lenders

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Valérie Lenders fait partie de ceux pour qui la liberté du dire se construit par la désaliénation du geste, le lâché prise formel et la recherche d’une rythmique spatiale. Rebelle, sauvage, elle s’est ouverte, aussi naturellement qu’une respiration, à la couleur, aux matières, aux métissages avec en filigranes une exigence : trouver un phrasé éveillant, dans les méandres de l’humain, une écriture abstraite dense, vivante et cadencée.
Chez elle, tout est rythme, dynamique, célérité ponctués de silences graphiques, d’improvisations successives et obsédantes comme une tentative – voire une tentation –
d’apprivoiser le bouillonnant, l’insatiable, un appétit boulimique d’expression. La toile s’abîme à l’image d’un palimpseste stratifié. La superposition du tracé concentre les énergies et construit un espace par la réponse, en écho, d’une plénitude excavée, de déséquilibres stabilisés, de modulations feutrées, de densités aériennes. Du tempo enfanté par ce dialogue entre complémentaires jaillit, par jeux de transparences, une écriture personnelle. Valérie Lenders s’écrit sur la toile, chorégraphie la jubilation d’un corps créateur, libéré des conventions sociales. Le bras s’étire de gauche à droite, le pinceau de droite à gauche. L’automatisme de la main redonne vie au mouvement.
L’œuvre est un laboratoire de recherche, un espace ouvert de questionnements. Par la répétition d’un même, chaque fois différent, à travers la scansion des séries, Valérie Lenders déjoue le sens commun. Elle débride l’espace par une floraison de formats, prisme la couleur par la rencontre de complémentaires improbables et sensualise les matières en les mettant en résonance. De la toile au papier, du trait à la trace, elle sort du cadre en travaillant la suture. Dentelles, tricots, coutures, voilages... le fil fait son œuvre. Il relie, renforce la profondeur par l’émergence d’une troisième dimension tactile. L’artiste brode ses accélérations, en découd avec le silence, apprivoise les ralentis et donne vie à un espace ouvert porteur de cette part de rêve inscrite dans la matière. L’imaginaire est débridé et laisse entrer le regard. Suivre Valérie Lenders, donne à paraphraser Wagner et rappelle que l’œuvre commence là où s’arrête le pouvoir des mots.
Chloé Pirson

11/10/2011

yves zurstrassen

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Autodidacte et expérimentateur, Zurstrassen ne craint pas les grands arbres. Il sait aimer et connaît ses pères, frères et cousins. Ainsi peut-il être lui-même et s’inventer dans l’effort et le plaisir quotidien. « Mon travail se situe davantage dans la continuité de ma propre expérience ». L’engagement est intense, continu, retrouvé chaque jour au petit matin et mené jusqu’au soir dans l’espace protégé de l’atelier, l’espace de tous les dangers. Quelques titres succincts, « Fragments », « Variation », « Ouverture », « Décollage », « Rêverie », « Jazz » venaient autrefois qualifier l’œuvre achevée. Depuis une dizaine d’années, le titre, c’est la date, au fil des heures et des jours en une longue éphéméride. Plus de mille œuvres à ce jour, dans une battue poursuivie jusqu’à l’épuisement. Le messager devient le message et le peintre la peinture. Qui conduit l’autre dans cette course, quelle délibération ou quel enivrement ? Point de recherche de modèles ni de protecteurs ; point de cercle ou de cénacle. Zurstrassen travaille seul, n’ayant ni le goût de s’absenter en quête de quelque aloi ni celui de sociabilités inutiles et énervantes. Définitivement, « Trop parler, c’est galvauder. » Dès le début, la musique accompagne l’œuvre et la nourrit. Source abstraite qui n’appelle pas de récit et nous fait découvrir des émotions retenues, elle irrigue et hybride le pictural comme un pollen venu d’une plante voisine. En 1913, Apollinaire avait pressenti son rôle moderne : « On s’achemine vers un art entièrement nouveau qui sera à la peinture, telle qu’on l’avait envisagée jusqu’ici, ce que la musique est à la littérature . » Schoenberg qui sut à la fois être musicien et peintre écrivait à son ami Kandinsky « Il est clair que les gestes, les couleurs et les lumières ont été traités ici pareillement à des sons : qu’avec eux de la musique a été faite. » Chez Zurstrassen, de la peinture a été faite, riche d’offrandes musicales. On peut recenser dans le vocabulaire de la musique les termes trouvant une correspondance dans la peinture : timbre, tempo, tonalité, couleur, réverbération, phrasé, forme, mouvement.

François Barré — extrait du livre présenté