09/08/2015

christian carez

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Le calathea est une magnifique plante originaire d’Amérique du Sud qui fait le bonheur de nos maisons grâce à son grand pouvoir décoratif, c’est la touche tropicale de notre intérieur et il convient de la soigner quotidiennement par des vaporisations adéquates et une exposition entre ombre et lumière, sachant que dans la forêt elle pousse sous les grands arbres, lira-t-on dans les catalogues des jardineries modèles. Ces plantes, avouons-le sans détour, sont ici délaissées, plongées dans le noir, sans l’eau ni la brumisation recommandées, objets d’expériences – la maison, ce laboratoire domestique – par lesquelles un homme veille à les laisser presque mourir pour tester leur résilience. On peut imaginer que la colère est à l’origine de la chose, bien entendu elle l’est, l’état du monde filant vers le néant des plantes, des bêtes et des hommes, une colère sourde, intime autant qu’universelle car nourrie du souvenir d’autres êtres délaissés, poussés à la limite, torturés. Le calathea est le souffre-douleur de cet homme arraché aux forêts de l’imagination par la banalité du temps et sa barbarie aux confins. Calathea crocata, l’appellation latine qui désigne la couleur safran des fleurs rares, fugitives, fait penser à « croqué », broyé, et peut-être avons-nous affaire ici à une métaphore de l’écrasement qui menace les espèces, dont la nôtre. Sur un fond qu’on dirait mazouté, ces calatheas survivent avec une grâce poignante qui parfois prête à sourire, comme on sourit des femmes que leur âge, la fatigue, le manque de soins en effet, rendent légèrement grotesques et dont pourtant on constate qu’elles ont encore de beaux restes, qu’un peu de joie ou simplement d’attention pourrait réanimer. Les contemplant davantage, dans l’abandon requis par leur mélancolie foisonnante, on peut y distinguer d’autres visages. Ceux, flétris et tenaces, des rescapés des camps, des victimes de viols de guerre, des enfants mal grandis ou des vieux délaissés. Et cette attention au « petit reste »*, c’est celle du photographe qui, millimétrant sa distance, sculptant l’ombre et la lumière, détaillant chaque tige, feuille, pétiole, guide notre regard, par cette fiction pudique, vers la résistance.

Caroline Lamarche  

* expression qui, dans la Bible, désigne le peuple persécuté.