15/07/2017

roel jacobs

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Les arbres, en général, ont toutes les qualités. Avides de lumière, ils s’élèvent dans le ciel bleu et résistent à la vie superficielle de la ville. Vus d’en bas, ce sont des géants qui dansent. Les arbres verdoyants sont les parents de l’éternité. Ce sont les vestiges du temps qui passe. Les arbres inventent librement leurs formes. Ce sont des œuvres d’art, des sculptures végétales. Les arbres sont des mirages, ils invitent au voyage et n’ont pas de visage.

Mais les arbres de Rome ont des vertus que ne possèdent pas les autres arbres. Les arbres de Rome bordent le Tibre et se tiennent au cœur de la civilisation. Les arbres de Rome servent d’ombrelle et protègent du soleil. Les arbres de Rome ont tous les âges et l’histoire des arbres de Rome est une branche de la généalogie. Les arbres de la Villa Borghese regardent les enfants jouer. Les arbres de l’ancien cirque à ciel ouvert ont vu les gladiateurs s’étriper. Les arbres qui escortent les larges pavés de la Villa Appia Antiqua sont aussi coupants que ceux de la trouée d’Aremberg dans Paris-Roubaix.

Les arbres de Rome ont leurs racines dans le Temps. Les pins (parasols), qui ne perdent pas leurs feuilles, ont vu passer Goethe avec son grand chapeau et son vaste manteau clair et l’ont entendu murmurer : « Il n’y a qu’une seule Rome au monde et je m’y trouve aussi bien qu’un poisson dans l’eau. » Les arbres de Rome ont tous les âges et rajeunissent en vieillissant. Les arbres de Rome font la vénération des Romains. Ce sont les entremetteurs des dieux.

Les arbres sont des monuments montés en graine, dit Roel Jacobs lorsqu’il s’égare en 1979 dans le jardin à l’abandon de la Ville Doria Pamphili. Sa déambulation n’a pas cessé depuis. Œuvrant en topographe maniériste, en arpenteur animiste qui se ballade dans le passé, il archive, collecte, échantillonne, inventorie leur présence, leur forme et leur identité. L’appareil dans ses mains est un pinceau qui capte les variations de couleurs. Les infinies nuances du vert l’émerveillent. Les arbres de Rome surgissent soudain, là, sous ses yeux, au coin d’une rue, dans un site légendaire, aussi miraculeux qu’un ossement ou un fragment de poterie, une mèche de cheveu sur le caillou de César ou une carie du cruel Néron. Les arbres de Rome sont des fossiles végétaux, imprévisibles et indociles, effervescents et enchanteurs. Tous les chemins mènent à Rome, dit-on. Mais Rome sans ses arbres ne serait plus elle-même, et même encore pis, Rome sans les arbres de Rome ne serait plus dans Rome.

Patrick Roegiers, Saint-Maur, 26 mai 2017

 

i pini di roma
roel jacobs
photographies
du 16 août au 21 octobre 2017 vernissage le lundi 28 août de 18 à 20 h 30

16/07/2016

jean-françois de witte

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Dispersés de par le monde, de grands monolithes austères ont écrit l’histoire de vaines illusions humaines. Le mur d’Hadrien, la grande muraille de Chine, le mur de Berlin ...sont autant de pierres abandonnées et de rêves insensés.

Déposé comme par hasard sur un sol mouvant, le mur de l’Atlantique appartient à cette tradition-là. Conçu pour durer le temps du « Tausendjähriges Reich » il a échoué malgré la fureur. Un siècle à peine a suffit à décimer le souvenir de ces bunkers de béton laissant à la nature le soin de régler ses comptes.

Il ne restera bientôt plus rien de ces monolithes brisés, si ce n’est peut être la fascination d’un regard que lui a porté le photographe Jean-François De Witte. Au travers de son objectif, il traque ces formes simplifiées qui se jouent de l’ombre comme de la lumière pour paraître tout à la fois splendides et terrifiantes. Il en est familier depuis si longtemps qu’il peut en retracer les lignes rompues et les faces cachées. Il a arpenté les plages désertées quand le vent et les nuages ont pris possession des lieux. Il a pris le temps d’attendre le moment opportun pour saisir l’éphémère qui dévoile l’intemporel. Pas de couleurs, pas de mise en scène, juste un instant qui défie le temps et le rend présent.

Cette fascination pour la pierre l’accompagne depuis toujours. Curieux du moindre éclat de fossile gratté à la terre comme d’un fragment de vestige archéologique abandonné ou encore de ces pierres géantes édifiées par les hommes, il scrute ces témoignages d’une histoire universelle. C’est alors qu’il fait preuve d’obstination, de persévérance et tente de comprendre ce qui ne s’explique pas. Il s’en prend à la lumière, à cet insaisissable matière qu’il entrevoit et qu’il peut maîtriser. Il redessine les contrastes qui révèlent et les ombres qui dévoilent.  Il cadre, et s’approprie du lieu pour laisser apparaître sa face cachée à l’ombre de l’humanité. Et quand enfin il donne au papier l’empreinte de ces conspirations, l’image imprimée n’a admis aucune concession. Elle est belle mais dramatique. Elle ne se berce pas d’illusion. Elle évoque la beauté des choses mais aussi leur apparence trompeuse.

Ces images parlent de notre histoire. Elles racontent les défis humains et les causes perdues. Mais elles sont plus qu’un témoignage ; elles incitent à la vigilance. Car aucune œuvre humaine n’a pu défier le temps. Et tandis que la terre tourne inlassablement, l’homme poursuit son chemin, bercé de  songes insensés... 

Nathalie Coucke

15/07/2012

ivan alechine

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Ce monde, il suffit de le voir, de le célébrer et de l’aimer. Aimer voir, aimer musarder le long des murs visuels fermés à toute parole définitive. C’est ce qui me saute aux yeux et à l’esprit, de loin en loin, et c’est au Mexique que cela se passe, sur le voilé de ce grand pays teinté de faits et de gestes qu’on prendra pour des images, le Mexique sur lequel j’ai jeté mon dévolu. Dans ce qui se présente ici comme des photographies, ce sont avant tout les mouvements qui m’animent et qui animent ce que j’ai choisi de saisir, de cadrer, de reproduire d’un monde mobile et vaste, à Muses vivantes.
Surprise de voir une démarche individuelle – la mienne – et une démarche collective – celle des indiens – se rencontrer pour exprimer, capter ce qui circule entre les choses, au mépris pince-sans-rire des grands discours. Je ne l’ai pas voulu, je ne l’ai pas fait exprès, c’est venu peu à peu, lentement, par à-coups, tandis que je questionnais le territoire des indiens Huichols, dans l’état de Jalisco, sur les traces de Robert Mowry Zingg, anthropologue, photographe et cinéaste qui l’a sillonné en 1934.
Sur la piste du ciel, un représentant de la terre marche sur un fil et nous, public provisoire doué d’un certain sens de l’émerveillement, nous collons œil et oreille à la paroi mouvante du grand spectacle richement orné. Des êtres libres et des objets manufacturés ont, grâce à l’artiste qui les voit, une chance de s’exprimer, de prendre la parole, une autre parole ; ils agitent des drapeaux, ils font des culbutes, ils lancent des balles. Le photographe, qui n’est pas peintre, tente de les saisir au vol et interprète, lui aussi, la réalité.
Il y a des photographes de guerre, des photographes du crime, de la mode, de la nature, des photographes animaliers et d’autres. Face à ce qui se dérobe, j’appuie sur le déclencheur. Quand le soleil donne, quand le jour s’ouvre, la jungle des ombres nous accompagne. Ces ombres portatives ou rivées à l’objet coloré dont elles émanent, soulignant des formes mystérieuses, c’est nous, c’est moi, je les ai vues, je les vois, je nous les renvoie.

Ivan Alechine

17/08/2011

beata szparagowska

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La maison de mon enfance, presque oubliée, éloignée de mille kilomètres, restera à jamais un mystère pour moi. La maison d’où l’on part et que l’on ne quitte jamais. Qui revient sous les paupières une seconde avant de s’endormir. Que l’on emmène partout où l’on va. Comme une lourde valise et comme un petit caillou porte-bonheur retrouvé au fond d’un tiroir un jour de pluie. Lui tourner le dos et se sentir soudainement abandonnée. La maison qui remplit le monde entier, petite comme un poing, comme un château de sable. Les chemins de retour tels des cercles sur la surface de l’eau, la langue depuis déjà longtemps sonne étrangère mais toujours la même douceur de l’herbe fraîchement coupée et la même coccinelle qui se balade tranquillement sur ma main.
La maison sur la colline, les guerres de l’enfance, le lac endormi à l’aube. Les sentiments ne portent pas encore de noms, le monde dure depuis à peine quelques minutes. Je ne vois que les nuages à l’horizon et les tiges mouillées de coquelicots dans mon poing trop serré.
Le soir, je reste allongée dans mon lit en écoutant le tic-tac de l’horloge. La tête tournée vers le mur, les yeux ouverts. Le papier peint de cette maison absente, j’en connais chaque courbe, chaque arabesque. Avant de m’endormir, j’arrache avec précision un bout de papier peint du mur. Morceau après morceau. Et je le mange. La maison, je la mange, morceau après morceau.
Comment photographier ce qui n’existe plus ? Comment montrer la mémoire ? Mes souvenirs sont incertains, douteux. Une mémoire qui est sûre de la couleur des murs mais pas du visage des personnes, qui se souvient d’un arbre mais plus du jardin.
Il n’y a pas d’enfance retrouvée. Il n’y a que des enfances fabriquées, quelques morceaux de souvenirs recollés, recousus bien ou mal, la couture toujours bien visible, maladroite.
Des boîtes remplies de photos muettes. Je ne sais qu’en faire. Comment les obliger à parler ? En quelle langue ? Comment les interroger ? Les découper, tordre, plier, déchirer, étirer, leur arracher des fragments, les mettre sous la loupe, les torturer pour qu‘elles parlent.
Elles restent muettes. Inaccessibles. Elles ne se trahissent pas.
Ces photos, parfois ratées, floues, mal cadrées restent parfaitement fermées, autosuffisantes, elles n’existent que pour elles-mêmes et sans aucune raison.
Il est impossible d’en extraire quoi que ce soit. Silence.
Il ne reste que des contours, quelques lignes, un geste. Une odeur.

beata szparagowska

16/08/2010

claessens

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Les femmes de Julien sont comme les femmes, comme les femmes de ma vie, comme celles qui m’ont élevé, ma mère, sa sœur Marguerite et Maria, ma grand-mère.
Comme celles qui ont mené mon existence. Sans cesse et sans cependant que je ne ressente ni mainmise, ni autorité.
Les femmes de Julien sont captivantes sans nous retenir prisonniers. Attachantes sans nous lier.
Elles me troublent, je les aime. J’ai l’impression qu’elles m’aiment.
Les grandes, je veux dire celles qui figurent sur les plus grands tirages, surtout trois d’entre elles, me fascinent, me happent, me donnent le vertige. L’une, très fort. Une autre me fait fondre, la troisième excite beaucoup ma curiosité physique.
Les petites, c’est autre chose.
Celle dont on ne voit que la reptilienne épine dorsale, et la voilée, entre carmélite et musulmane, et une autre encore, la douce des douces...
Je joue à savoir avec laquelle j’aurais aimé vivre le monde et faire l’amour.
Je suis fasciné par celle, cuisses offertes, qui porte ce masque de démon cornu que je devine rouge.
Mais, à peine cela dit, je regrette l’absence des autres...

Chistian Carez

05/08/2009

jonathan steelandt

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Les autoportraits de Jonathan Steelandt participent de cette inquiétante étrangeté liée aux images du double et de l’ombre. Ils donnent à partager la solitude du photographe et la création d’un espace mental intermédiaire entre l’image de soi et les images de la ville nocturne.
L’autoportrait est très souvent un exercice d’introspection. Chez Léon Spilliaert, il suscite l’hallucination du peintre scrutant ses traits dans le miroir. Ici la figure du photographe se dissout et s’efface pour devenir une ombre pénétrée par les lumières du dehors. La projection de cette ombre est à la fois signe de retrait et de puissance sur le monde.
Le dispositif mis en œuvre par le photographe remplace le miroir et l’image du double qui en surgit par celles des fenêtres éclairées, où couve parfois un incendie, par celles de lampes opalescentes.
Un homme est assis sur une barrière, replié sur lui-même. À l’arrière plan, on distingue une autre figure. La photographie mélange les lumières du jour et de la nuit, un feuillage, une porte bleue, une voiture dont on distingue très précisément la plaque d’immatriculation.
L’observation de la rue, des façades est celle d’un guetteur dans l’attente de quelle scène?
Temps suspendu, vacuité, territoire d’une ombre qui s’étend ou se rétracte, se solidifie ou se dissipe. Instants d’inquiétude où se mélangent la lumière chaude des chambres et les bleus de la nuit.
De cette introspection naît un sentiment de gravité sinon de mélancolie.
Le photographe nous interpelle par l’introjection du monde et la distance abolie où le réel se déréalise en même temps que son ombre en imprègne les images, en prend possession.

Serge Meurant, 13 juin 2009

03/03/2009

Alain geronneZ

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Il y avait, rue de Savoie, un coiffeur, Jean je crois. Coiffeur-terreur: il voulait toujours couper plus court que désiré. Pour couper court à la discussion, on annonçait d’emblée: «pas trop court s’il vous plaît», mais il disait que ce n’était pas la peine de venir pour couper si peu. Et il tentait de couper trop, de ne pas laisser la moindre de nos jolies boucles aimées de maman.
C’était l’époque des cheveux en brosse, la vie se voyait en blouson noir plutôt qu’en rose. Mais pourquoi un vieux coiffeur de quartier voulait-il couper si court? Pour être à la mode?
Récit fondateur: ce fut le début de relations difficiles. Quinze ans plus tard, il ne serait plus question de toucher à mes cheveux, même quand papa montait sur ses grands chevaux.
J’ai toujours su que je voulais être artiste mais, que voulez-vous, je ne savais pas grand chose de l’art. Il me fallait encore découvrir le joyeux cubiste traçant au peigne un sillon dans l’huile brune ou, plus grave, le «que je peigne» de Duchamp.
Je découvrais ensemble le champ de l’art et de la coiffure, muni d’un appareil photo désormais (chez moi, l’appareil photo fait partie du tas de vêtements à côté du lit, je le passe naturellement autour du cou comme d’autres nouent une cravate ou nœud pap’). La surprise était grande de tomber sur des vitrines de coiffeurs annonçant «art et coiffure», car je n’avais jamais pensé les deux termes ensemble. Aujourd’hui, je dois constater que ce genre de photos se trouve dans mes collections. Je préférais voir les salons de coiffure dans la rue, être de l’autre côté de la caméra: je n’étais pas le genre salonnard.
Le jour où ma petite amie a suggéré avec insistance que je devrais passer par un coiffeur, je suis tombé avec soulagement sur «Le Salon d’Art» de Jean Marchetti, après avoir connu quelques moments difficiles. Je me souviens d’un coiffeur au tempérament de feu qui maniait le rasoir à grands gestes sur fond de Zappa – je suis surpris d’avoir encore toute ma tête... tiens, mon dentiste fraise sur du Schönberg: ce n’est pas que je n’aime pas le dodécaphonisme non plus, mais il y a des moments où l’on préfère le calme à la tempête. Ouf, je pourrai entrer au Salon d’Art sous prétexte d’aller voir les œuvres, et incidemment être coiffé, en douce... laisser faire l’homme de l’art à sa guise: je me suis assagi.
Vous savez l’essentiel à présent: je tente de nouer les non-sens, de retrouver d’anciennes photos, d’en faire de nouvelles qui seront anciennes sitôt prises, et de les joindre à mes souvenirs d’œuvres marquantes: j’utilise la citation comme une partie nécessaire de mon travail de «reporter des chiens écrasés de l’art», espérant mettre les super-rieurs de mon côté.   

Alain géronneZ 06.2008